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Neil Young - Greendale 2003 (compte-rendu de Double F)




The Last Trip To Greendale

Greendale est une ville (sans doute imaginaire) de Californie.
Si vous allez là-bas, en arrivant, par la route,
vous avez bien sur la possibilité de la contourner
et de ne pas vous y arrêter.

Mais une visite s'impose. C'est en touriste qu'il faut visiter Greendale ;
pas comme ce type de touriste qui va s'arrêter sur la place, prendre quelques
instantanés et repartir moins de 80 minutes après. Celui-là aura juste acheté
quelques cartes postales, clichés surannés lui donnant une fausse idée du lieu.
C'est tout juste s'il utilisera les cartes postales pour écrire à ses relations,
parsemant son court texte de quelques bons mots destinés à faire rire
lors des cocktails de soirée.

Non, pour connaître Greendale, il faut tout parcourir, et flâner en prenant
le temps d'écouter …10 titres accompagnés d'un livret reprenant les textes
d'introduction des morceaux. …Et pour les possesseurs d'un lecteur DVD,
un des concerts acoustique.

L'histoire s'articule autour d'une famille où trois générations coexistent.
L'ancienne génération, celle de "l'Amérique heureuse"
(il est toujours joli, le temps passé), la suivante,
rescapée (?) du traumatisme vietnamien et la jeune génération,
(où pour être plus précis, dans la logique de l'auteur, l'Amérique du futur).

La vie s'écoule paisiblement à Greendale ; dans ces petites villes,
on pourrait même croire que le temps s'est arrêté
("Change comes slow in the country"),
tout le monde se côtoie dans la routine d'une vie simple
et la famille Green se réunit, toutes générations confondues sous le porche du ranch,
écoutant Grandpa donner ses conseils dans la chaleur de la nuit.

Mais Greendale est en Amérique. Et si elle semble jusqu'à présent épargnée
par les travers du monde actuel, ce n'est qu'un équilibre précaire, instable.
The times, they are changing ! (Bob Dylan said that … or something like that)

Bien sur le diable est présent à Greendale, comme partout ailleurs,
habitant particulier de cette ville dont il est l'hôte depuis longtemps.
Personnage romanesque plus que symbole biblique,
il est une parabole de l'évolution :
il agit sans que l'on puisse savoir
si les changements occasionnés seront bénéfiques ou non.

Et Greendale va basculer ; un coup de feu qui claque
et les bouleversements vont s'enclencher irrémédiablement,
faisant brusquement passer la petite ville en 2003 :
meurtre, paranoia, médias envahissants, la société d'hier va mourir
en même temps que son symbole : Grandpa.
Greendale va devoir se réveiller dans un monde depuis longtemps corrompu et
au bord du cataclysme, dominé par des multinationales,
et ce sera alors à la nouvelle génération d'agir….

Greendale, ce n'est pas un album de 10 chansons, c'est une chronique,
un roman. Ce n'est pas là le moindre des paradoxes de ce CD,
car la musique est d'abord là pour servir l'histoire ;
loin des envolées lyriques et des solos de guitare,
le guitariste Neil se fait souvent discret,
prenant quasiment la place laissée par Poncho,
absent de l'album (et qui d'ailleurs, sur scène ne prend pas la guitare).
La trame musicale, est souvent simple (et non pas simpliste),
simple tant qu'elle raconte une histoire simple, une histoire de tous les jours ;
à une première écoute un auditeur peu attentif
(comme notre acheteur de cartes postales du début)
pourra d'ailleurs les trouver tous trop similaires ; mais c'est ça la vie ;
les jours se suivent et se ressemblent, tous identiques et pourtant tous différents.
Car ils sont tous bien différents ces morceaux, créant une atmosphère
enveloppant le texte, comme une musique de film souligne l'image à l'écran.

Ainsi, Falling From Above, le morceau débutant cet opus sonne à priori
comme un morceau Du Horse des 70's. Nostalgie du temps passé pour illustrer
cet épisode de paix avant la tempête. Mais la comparaison n'est qu'approximative :
la voix est claire et portée en avant, comme pour souligner l'importance du texte,
le son plus porté vers les aigus, soulignant ainsi la batterie lancinante de Molina,
travaillant comme un métronome mesurant le temps qui passe irrémédiablement.
La présence de l'harmonica (rarissime dans les disques électriques de Neil)
est remarquable avec un son déformé, presque noyé.

La longue intro de Carmichael n'est pas sans évoquer celle de Cortez,
un des rares moments ou la guitare de Neil se fait solo.
L'évocation du passé est similaire, mais débouchera ici sur le désespoir
face aux actes stupides ("Carmichael you asshole").

A l'inverse, le style précipité, saccadé et haché d'un morceau
tel que Leave The Driving souligne les moments de transition.
Ceux-ci sont nécessaires à l'action, mais ne semblent pas intéresser Neil ;
seules leurs conséquences sur les personnes vont être importantes….

Avec Grandpa's Interview, la voix de Neil
va se faire plus lointaine, presque noyée dans la musique.

Changement radical avec Sun Green : la voix revient au premier plan ;
la musique est plus incisive, plus rythmée. Ce morceau fourmille d'inventivité
et de surprises ; en effet, nous ne sommes plus là dans la vie de tous les jours.

Pour le final, Be The Rain, la voix de Neil est noyé au milieu des chœurs
et à nouveau déformé par le mégaphone.
Dans ce morceau, présenté comme une vision chamanique,
on retrouve curieusement le son habituel du Horse,
avec une batterie plus noyée, un son plus gras et plus sourd
et on assiste en final au retour de la guitare solo.

La première interprétation que l'on peut donner de Greendale est évidemment militante :
on y retrouve tous les thèmes habituels de Young :
nostalgie d'une Amérique perdue, plus simple, plus proche de la nature
(dans l'esprit de l'auteur, bien sur), menaces sur l'écologie que font peser les multinationales,
compromissions gouvernementales….

Les propos, comme à son habitude sont naïfs,
car plus basés sur des sentiments que sur une réelle réflexion politique ou économique.
Young, de toutes façons a souvent utilisé ce genre d'artifice (Cortez, Pocahontas…)
et ne s'est jamais caché d'être plutôt fâché avec l'histoire.
Cependant, il convient d'être honnête : de nos jours,
un message simpliste a bien plus de chance de faire mouche
qu'un traité philosophique argumenté.

Les symboles sont d'ailleurs universels et généraux
(la statue en forme d'aigle, les noms : "Power & Co" ; "Mr Clean",
l'appel à sauvegarder "Mother Earth")
comme si Neil voulait faire durer ces propos à travers les ages
sans que le morceau puisse être rattaché à une époque quelconque.

L'utilisation de phrases clés est aussi importante,
véritables slogans en perspective ("Fighting for freedom of silence")

Mais n'oublions surtout pas la dérision et la distanciation de ces morceaux.
Si le message est important dans son esprit, l'humour est bien omniprésent,
que ce soit dans les noms choisis que dans les situations exposées
(le FBI fait un raid et se fait attaquer par le chat ;
le groupe des Imitators est présenté avec une intro de ZZ top :
il est probable que Neil évoque ainsi ses nombreux emprunts musicaux dans le passé -
d'ailleurs sur scène, les Imitators sont une caricature du Horse) ;
tout le texte de Sun Green est d'ailleurs ainsi
composé d'une suite de situations cocasses ponctué par un narrateur
qui semble lui-même perdre le fil de son histoire
("And the story gets confused…")

Il existe aussi une deuxième lecture de Greendale, plus autobiographique, celle-ci.
Personnage central de la première moitié de l'album,
Grandpa est-il Neil lui-même ?
de nombreux indices semés dans le CD portent à le croire.

D'abord, parce que les références de Grandpa sont celles de Neil, lui même :
valeurs morales ("When I was young people wore What they had on")
et familiales, fuites des médias…

Ensuite à cause de certaines réflexions du personnage sur l'auteur lui-même :

"Seem like that guy singin' this song
Been doing it for a long time
Is there anything he knows
That he ain't said?"

Les textes sont parsemés de réflexions
aussi bien sur le métier de chanteur que sur sa propre carrière.

"The moral of this story
Is try not to get too old.
The more time you spend on earth,
The more you see unfold.
(Leave the drive'in …. très proche d'un My My Hey Hey)"


Ce Greendale, Neil l'a porté à bout de bras toute l'année durant.
Il va parcourir 4 continents, ce qu'il n'avait pas fait depuis 1989,
année de sa "renaissance" (au moins au niveau des médias).
Cette tournée, il l'a voulue comme une tournée "Greendale"
débarquant sur scène contre vents et marées pour jouer le disque dans son intégralité.
Jamais encore il n'avait fait ça (le seul cas étant un concert de l'OPL
ou le premier set avait été consacré à Broken Arrow,
mais il s'agissait alors d'un seul concert).

De par le style, les phrases clés, la morale qui en découle,
Greendale peut sonner comme un testament….

… et cette tournée comme une tournée d'adieu !

Rien n'est impossible … même la sortie d'On The Beach en CD !
Et, avec Greendale, il peut nous dire qu'il est temps pour lui de partir
en beauté plutôt que de se faner !
Peut-être pense-t-il nous avoir dit tout ce qu'il savait….

Double F …. to be continued

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rappel des épisodes précédents :
Neil, désabusé, usé et éreinté, après avoir fait son bilan
et passé son dernier contrôle technique, fait sa tournée d'adieu,
range sa 4-chevaux au garage qu'il a acheté en 86
et se prépare à retourner au Broken Arrow couper son bois
et taquiner la truite pendant que Peggi va faire la cuisine
(et que Sun Green achète un billet d'avion pour Anchorage ?)

C'est un peu vite tirer des conclusions, non ?….
L'interprétation Neil = grandpa résiste peu,
même si il y a beaucoup de ce personnage en lui.

Un morceau, non encore évoqué, est un paradoxe dans l'album,
c'est le magnifique "Bandit".

Il est, en effet consacré à Earl qui, si il est souvent cité dans les
explications de Neil semble à priori ne jouer qu'un rôle mineur dans l'histoire.
Ce morceau fourmille sans arrêt d'allusions à la carrière artistique
(ce qui est normal lorsque l'on évoque un peintre).
Et comment ne peut-on pas d'ailleurs faire également le rapprochement
entre ce peintre, vétéran du Vietnam, peintre psychédélique qui peint
toujours la même chose, qui, brusquement inspiré (par le diable)
va faire quelque chose de profondément différent et ce chanteur
dont la carrière a commencé à l'époque de la guerre du Vietnam,
qui s'est violemment opposé à Nixon, qui a été un des symboles
de l'époque Peace And Love … et qui a passé sa vie à faire
presque à chaque fois quelque chose de différent.

Bien sur, les situations sont inversées, c'est en peignant cette nouvelle toile
que Earl risque enfin de sortir de l'anonymat alors que (par exemple) Trans
et ce qui s'en est ensuivi ne furent que des échecs ; mais comme le disait
Young lui même, concernant les actions du diable :
on ne peut savoir si les changements occasionnés seront bénéfiques ou non.

… et la "phrase-clé" de Bandit est ici très révélatrice :
" Someday... you'll find
What you're looking for"

on peut rapprocher tout ceci de certains propos tenus par Neil :
" … Si j'avais agi autrement, si je n'avais sorti que des chefs d'œuvre,
je ne pourrais pas faire ce que je fais aujourd'hui…."
(In : les Inrockuptibles 1992 … époque où l'on n'avait pas le droit de critiquer Neil).

Si donc il y a une lecture autobiographique de Greendale,
elle semble être plus profonde, plus diffuse et généralisée à tout l'album.
Trois générations de la famille Green et trois époques dans la carrière de Neil.

Et c'est donc peut-être un Neil qui évoque sa carrière en filigrane
sur près de 40 ans de carrière aussi bien dans ses convictions
(avec tout ce que cela entraîne comme qualités et comme défauts),
que dans son histoire musicale, d'abord par le biais des références
pour les deux premières périodes, puis par le biais de la musique
pour la dernière période.Car l'innovation, mal maîtrisée dans les années 80,
puis sublimée au début des années 90 est bien là malgré les apparences,
montrant que Young est à la fois toujours le même et jamais tout à fait identique.

De l'incroyable Sun Green au surprenant Bringin' Down Dinner
(ou pour la première fois, il introduit l'orgue à l'intérieur du Horse,
donnant une dimension superbe à ce morceau), de l'émouvant Bandit
au classique Falling from above, Neil signe, une fois de plus
un disque très particulier, unique en son genre

Double F - correspondant permanent de téléramakuptible

PS : De plus, un testament n'est pas une fin en soi ;
il est toujours possible de l'enrichir au moyen d'un ou de plusieurs codicilles.
Et, même si Greendale est un testament absolu et définitif,
Neil n'en est plus à une volte-face près…
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To: les-gens-ordinaires
Sent: Sunday, October 05, 2003





[Greendale 2003][Vienne 2001][Rotterdam 87][05-24-78]