Neil Young




   Chanteur et guitariste de folk, country et rock américain, 1969 : né le 12-11-1945 à Toronto, Canada.

Avec Bob Dylan, ce musicien canadien est un des rares artistes dont on peut dire qu’il a eu plusieurs vies. De Buffalo Springfield à Crosby, Stills, Nash (& Young) et Crazy Horse, il a suivi un parcours qui l’a vu traverser tous les styles en restant lui-même. Tour à tour chanteur de folk enraciné dans la tradition, parolier aiguisé, rocker, guitar hero, Neil Young est l’un des rares musiciens dont toutes les productions ont été traversées par une fièvre et une magie uniques en leur genre. Auteur d’albums exemplaires du début des années 70 comme Everybody Knows This Is Nowhere, After The Goldrush, Harvest, mais aussi Tonight’s The Night, On The Beach et Zuma, il a été également profondément marqué par le punk-rock, créant Rust Never Sleeps. Son exemple inspirera aussi bien, plus de dix ans plus tard, les musiciens de la vague grunge, comme Kurt Cobain de Nirvana et Pearl Jam.

Natif de Toronto, Neil Young passe son enfance à la campagne dans la petite ville d’Omeeme. Fils cadet d’un journaliste sportif connu (Scott Young), il est atteint par la poliomyélite et frôle la mort à l’âge de cinq ans. A la séparation de ses parents, l’enfant part vivre avec sa mère à Winnipeg. Il abandonne ses études après le lycée et rêve de devenir fermier. Le destin lui fait découvrir Elvis Presley et Chuck Berry. Aidé par sa mère, il s’achète une guitare Gretsch orange et commence à jouer à l’âge de quatorze ans. En 1962, il assiste à un concert de Roy Orbison qui devient son idole. A quinze ans, il fait partie des Esquires, un groupe semi-professionnel. Neil Percival Kenneth Ragland Young (son nom complet) enregistre son premier 45 tours à Winnipeg pendant l’été 1963 avec les Squires, un groupe d’abord purement instrumental influencé par les Shadows (Hank B. Marvin est son héros, tout comme Lonnie Mack, Link Wray et Dick Dale). Le groupe publie un 45 tours situé dans le sillage des groupes de surf comme les Surfaris, «Aurora — The Sultans». Entiché des Beatles, il commence à écrire ses propres chansons et à chanter au sein des Squires début 1964, reprenant notamment «Money» et «It Won’t Be Long», avant d’intégrer le répertoire des Rolling Stones et des Kinks, improvisant longuement sur le thème de «Farmer John» (qu’il reprendra d’ailleurs dans Ragged Glory trente ans plus tard). «A ce moment-là, s’ouvrira-t-il au critique Nick Kent dans L’Envers du rock, je m’essayais à un nouveau genre de musique, un peu folk-rock, mais en plus dur. On prenait de vieux airs traditionnels comme «Clementine» et «Oh Susannah» sur des tons mineurs, on y ajoutait de petites harmonies bizarres et on les jouait sur un rythme de surf-rock.»

Au printemps 1965, dans un club de Fort William, The Fourth Dimension, Neil Young rencontre Stephen Stills, originaire du sud des Etats-Unis et de passage au Canada avec son groupe de folk d’alors, The Company. Fascinés l’un par l’autre, les deux guitaristes se font la promesse de se retrouver sans tarder. Cela leur prendra un an. Entre-temps, Neil Young aura écrit «Sugar Mountain» et «Long May You Run», changé le nom des Squires en High Flying Birds, aura quitté ceux-ci pour former avec le bassiste Ken Koblun Four To Go And The Castaways, fait la connaissance de Richie Furay et, sous l’influence de sa fiancée d’alors, se sera transformé en chanteur de folk inspiré par Bob Dylan, enregistrant sept titres pour Elektra à New York, dont «Nowadays Clancy Can’t Even Sing». Ensuite, il rejoindra à Detroit les Mynah Birds de Bruce Palmer et Rick James (future star du funk des années 80), qui enregistrent même pour Motown sous la direction de Smokey Robinson un album resté inédit, jusqu’à ce que Rick James soit arrêté pour désertion de l’US Navy, ce qui mettra fin à une carrière prometteuse.

Après avoir vendu le peu qui lui appartenait, Neil Young s’embarque en février 1966 avec Bruce Palmer à bord d’un corbillard ! — en direction de Hollywood, à la recherche de Stephen Stills, empruntant la célèbre Route 66 («Elle était encore ouverte en ce temps-là, ce n’était pas une légende»). Lorsqu’ils croisent celui-ci par hasard sur Sunset Boulevard, accompagné du guitariste Richie Furay, le 1er avril 1966, l’histoire du rock fait un bond. Dès le début de Buffalo Springfield, Neil Young jouit d’un statut à part. Il compose pas mal, chante un peu et occupe en principe le rôle de guitariste soliste. Mais il écrit de plus en plus, souhaitant chanter autant que Furay et Stills, subissant la concurrence de ce dernier à la guitare. Il quitte alors le groupe à plusieurs reprises (mai-août 1967, mars 1968), connaissant durant cette période ses premières attaques d’épilepsie, dont certaines le prennent sur scène. Il goûte à toutes les drogues, en particulier le LSD qui lui inspire «Flying On The Ground Is Wrong» et «Burned». Il travaille avec l’arrangeur de Phil Spector (et à l’occasion pianiste pour les Rolling Stones), Jack Nitzsche, les Cascades (qui reprennent «Flying On The Ground Is Wrong») et Love (Forever Changes). Neil Young domine de son intensité les prestations scéniques de Buffalo Springfield et l’ensemble du deuxième album, Buffalo Springfield Again, grâce à trois morceaux somptueux : «Mr. Soul», «Expecting To Fly» et «Broken Arrow». Eternellement vêtu de sa veste indienne à franges ou d’un uniforme de l’armée sudiste des Confédérés, Neil Young forme avec Bruce Palmer et le batteur Dewey Martin le coeur canadien du groupe, même si Stephen Stills en est le leader incontesté. Sa présence reste à part, comme plus tard au sein de Crosby, Stills, Nash (& Young).





Au printemps 1968, alors qu’il prépare son premier album solo en compagnie de Jack Nitzsche, Neil Young est arrêté pour détention de marijuana en compagnie d’Eric Clapton, Jim Messina et Richie Furay dans le chalet en séquoia de Topanga Canyon qu’il partage avec Susan Acevedo (la tenancière du Topanga Café qu’il épousera bientôt). Relâché le lendemain, il retrouve Buffalo Springfield pour une tournée d’adieux et signe en solo avec Reprise, le label de Frank Sinatra. ‘Neil Young, enregistré avec Jim Messina à la basse et George Grantham à la batterie, qui rejoindront bientôt Furay au sein de Poco, est un album arrangé par Jack Nitzsche avec la participation de Ry Cooder, et produit par David Briggs. Ce premier disque solo de Neil Young paraît exactement le 22 janvier 1969 : malgré sa qualité d’ensemble et son intensité («The Old Laughing Lady», l’exceptionnel «Here We Are In The Years», l’emblématique «The Loner»), il n’entre même pas dans le Top 200 du Billboard. Durant cette période, Neil Young fréquente Charles Manson (le futur assassin de Sharon Tate), alors un auteur-compositeur au charisme aussi intense qu’inquiétant. Il avouera à Nick Kent avoir suggéré à Warner de lui signer un contrat : «S’il avait eu un groupe comme celui de Dylan pour «Subterranean Homesick Blues»... Mais c’était inconcevable, il y avait quelque chose en lui qui empêchait les autres de rester trop longtemps à proximité.» Peu de temps après, Young rencontre un groupe de bar d’origine new-yorkaise au Whisky A-Gogo, les Rockets, qui deviennent Crazy Horse dès février pour une tournée de la Côte Est. Le mois suivant, Young, le remarquable guitariste et chanteur Danny Whitten, le bassiste et le batteur Ralph Molina entrent en studio pour enregistrer ce qui s’avérera leur premier chef-d’oeuvre, Everybody Knows This Is Nowhere (1969). Publié en mai, il contient trois tours dc force à la guitare qui constitueront la base de leurs concerts de ces années-là : l’abrasif «Cinnamon Girl», les épiques et enfiévrés «Hello Cowgirl In The Sand», «Down By The River» où son jeu de guitare haché et obsédant fait merveille.

A la mi-1969, Neil Young franchit un des pas les plus importants de sa carrière. A l’initiative du président d’Atlantic, Stephen Stills lui a demandé de le rejoindre au sein de Crosby, Stills & Nash, dont le prcmier album n’est pas encore sorti. Le 18 août 1969, le quatuor donne son deuxième concert devant cinq cent mille personnes au festival de Woodstock, ce qui le consacre instantanément comme les nouveaux Beatles, porte-parole de ce qu’on nommera la «Woodstock Generation». A l’origine, Neil Young tient un rôle purement complémentaire : il ajoute ses furieuses interventions à la guitare électrique aux longs déchirements des chansons de Crosby, engageant des joutes instrumentales avec Stills dans les «chevaux de bataille» scéniques du groupe comme «Carry On» et «Wooden Ships». Il contribue vite au répertoire de la formation, apportant le puissant «Down By The River», l’enflammé «Southern Man», le passionné «Ohio» qu’il considère comme son meilleur enregistrement avec Crosby, Stills, Nash (& Young). On le retrouve aussi à l’orgue, parfois au piano, au cours des séquences acoustiques, où sa voix haut perchée et son jeu ciselé font merveille, d’«On The Way Home» à «Birds», de «Hello Cowgirl In The Sand» à «Helpless». Parallèlement, il profite de chaque semaine de liberté pour tourner avec Crazy Horse. Ses après-midi et ses soirées prises par Crosby, Stills, Nash (& Young), il utilise ses matinées pour enregistrer de son côté, le plus souvent en compagnie de Stephen Stills et du guitariste de Grin, Nils Lofgren, passé au piano.





En septembre 1970, moins de six mois après Déjà vu (1970), paraît After The Goldrush, le troisième album solo de Neil Young. Ce disque tourmenté, qui bénéficie de l’exceptionnelle publicité octroyée par le succès de Crosby, Stills, Nash (& Young), sert de miroir à toute une génération : il se classe aussitôt en tête des hit-parades américains et britanniques. L’univers romantique de Neil Young, «l’esprit de Topanga Canyon» comme il le décrit, cristallise l’inquiétude et l’impatience de toute la génération hippie, pacifiste mais révoltée, écologiste et radicale, qui voit son combat se durcir : musicalement entre rock et folk, «Tell Me Why», «Only Love Can Break Your Heart», «I Believe In You», «Birds» et «Southern Man» sont autant de titres impérissables. Le grand guitariste dégingandé incarne dès lors un des bénis des années 70, chantre de la perte des illusions, et bientôt du spleen et de la désolation. Une tournée acoustique, qui passe par des salles comme Carnegie Hall et le Royal Festival Hall, est enregistrée en vue d’un album live, qui ne paraîtra jamais, mais sera diffusé via d’abondants enregistrements pirates.

Durant cette période, Neil Young change de vie. Après avoir rencontré Carrie Snodgrass, la vedette du film Diary Of An American Housewife, il a quitté sa femme et vit désormais dans un ranch de la région de San Francisco, où il élève son premier enfant, Zeke. Il écrit pour sa nouvelle femme «A Man Needs A Maid», un titre qu’on découvre dans son Harvest, qui paraît en février 1972 et devient le mois suivant n°1 aux États-Unis, s’imposant comme l’un des albums les plus populaires dc la décennie. «Heart 0f Gold» sera également n°1, arrachant à Bob Dylan ce commentaire : «A chaque fois que j’entendais «Heart 0f Gold», je me sentais contrarié. Je me disais : merde, c’est moi. Puisqu’il sonne comme moi, c’est moi qui aurais dû chanter ça.» Si Harvest reste l’album le plus populaire de la carrière de Neil Young, ce n’est pas le plus incisif ni le plus inspiré, malgré «Old Man» et «The Needle And The Damage Done». Sa production feutrée est impeccable, avec les voix de Crosby, Stills, Nash, Linda Ronstadt et James Taylor omniprésentes dans les choeurs, et un tempo de bastringue fatigué, parfaite incarnation de la notion californienne de laid-back (soit, si l’on veut, «peinard»). Peut-être conscient d’un relâchement de sa pugnacité, Neil Young publie un 45 tours inédit le 19 juin en duo avec Graham Nash «War Song», chanson de soutien au candidat démocrate à la Maison-Blanche, George McGovern («There’s a man / Who says he can / Put an end to war...», soit «Il y a un homme qui dit qu’il peut / Mettre fin à la guerre»).

Après Harvest, Neil Young n’aura de cesse qu’il ne soit toujours là où on ne l’attend pas, s’ingéniant délibérément à saboter son succès populaire en entreprenant des projets inattendus. «C’est ma nature qui appelle un changement constant. Seulement pour éviter de m’ennuyer et d’ennuyer les autres. Que voulez-vous, quand je me lève le matin, il y a cette petite voix qui me dit : Neil, voilà ce qu’il te faut absolument faire aujourd’hui. Si je cessais de l’écouter, je perdrais mon âme.» Il le fait dès fin 1972, tout d’abord, en réalisant (on pourrait dire en bricolant) un film autobiographique inspiré de Fellini et Godard, Journey Through The Past, qui donne lieu à un double album dont l’unique intérêt consiste en quelques titres live bien sentis avec Crosby, Stills, Nash (& Young). Publié en octobre 1973, l’album live Times Fades Away est une autre surprise : loin de ressembler au recueillement d’une grand-messe hippie, cet album témoigne d’une tournée calamiteuse où Neil Young, traumatisé par la mort de Danny Whitten, le guitariste de Crazy Horse, consécutive à une overdose d’héroïne, perd sa voix et des spectateurs soir après soir : il finit par appeler David Crosby (dont la mère meurt d’un cancer) et Graham Nash (dont la compagne vient d’être assassinée par son beau-frère) à la rescousse. Le résultat donne un disque dur, froid et sombre, dont le principal mérite réside dans son honnêteté et son courage (tous les morceaux sont alors inédits). La plus belle chanson en est «Don’t Be Denied», où Neil Young se souvient de son enfance et de son adolescence au Canada. Démoralisé, vivant les derniers mois de sa liaison avec Carrie Snodgrass, isolés dans leur ranch de San Mateo avec son fils Zeke qui souffre d’autisme, Neil Young entre dans une dépression noire.

Au printemps 1973, après l’échec d’une tentative de réunion de Crosby, Stills, Nash (& Young) à Hawaii, Neil Young a enregistré Tonight’s The Night, un album qui mettra deux ans avant d’être publié. Si ce disque reste son album préféré — et celui de la majorité de la critique —, il s’avère aussi le plus sombre, celui où son obsession pour les ravages de la drogue est à son comble : après Whitten, Bruce Berry, un roadie de Crosby, Stills, Nash (& Young), a succombé à son tour à une overdose (le disque lui sera dédié). Mal accueilli par sa maison de disques et repoussé par une nouvelle et triomphale réunion de Crosby, Stills, Nash (& Young) tout au long de 1974, Tonight’s The Night souffrira aussi de la publication de l’excellent On The Beach cet été-là : enregistré avec la rythmique de The Band (Levon Helm et Rick Danko) et consacré aux dérives et à l’agonie du rêve hippie californien, cet album amer, dépouillé de tout sentimentalisme, évoque par bien des aspects le Plastic Ono Band de John Lennon ou le Blood On The Tracks de Bob Dylan avec des morceaux mordants et cruels comme «Walk On» ou «Revolution Blues», qui revient sur les meurtres de Charles Manson, ou encore le magnifique «Ambulance Blues», long de neuf minutes, qui se conclut par cet aphorisme mémorable : «There is noihing like a friend / To tell you you’re just pissing in the wind» («Rien ne vaut un ami pour te faire remarquer que tu pisses contre le vent»).





Aprés l’échec d’un autre album en studio avec Crosby, Stills, Nash (& Young) enregistré dans la foulée à San Francisco, Neil Young enregistre ce qu’il espère être une suite à Harvest ; un album resté inédit, Homegrown, dont il distillera des fragments dans différents albums au cours des années suivantes («Star 0f Bethleem» avec Emmylou Harris, notamment). Finalement opéré des cordes vocales, il publie enfin Tonight’s The Night deux ans après son enregistrement, déchaînant tantôt l’admiration tantôt la consternation, selon ses fans ; la production nue, à vif, la sincérité, la crudité et la brutalité de la chanson-titre, reprise deux fois, de «Tired Eyes» ou de «Borrowed Tune» heurtait les sensibilités fragiles et n’offrent guère de points d’accroche aux programmateurs de radio. Neil Young enchaîne à la rentrée 1975 avec Zuma, un album où l’on retrouve cette fois presque toutes ses différentes facettes : le fan des Beatles et des Rolling Stones («Don’t Cry No Tears»), celui de Jimi Hendrix, guitariste fiévreux capable de partir dans de longues rêveries épiques, sur une trame historico-politique (le phénoménal «Cortez The Killer»), le baladin folk rêveur révélé par Crosby, Stills, Nash (& Young) («Through My Sails», avec eux).

Le parcours de Neil Young paraîtra, au fil des années, de plus en plus décousu et déconcertant. Une nouvelle tentative d’album de Crosby, Stills, Nash (& Young), cette fois à Miami, donnera naissance au très décevant Stills — Young Band, dont ne surnage que le nostalgique «Long May You Run». Neil Young quittera abruptement la tournée, ne prévenant Stephen Stills que par une note laconique : «Tu ne trouves pas ça marrant que les choses qui débutent spontanément se terminent aussi spontanément ?» Loin de restaurer l’esprit de Buffalo Springfield, cette nouvelle collaboration trahit la fatigue de deux superstars épuisées par le rythme effréné de leurs productions. Pour se ressourcer, comme il en a pris l’habitude, Neil retrouve Crazy Horse, où Frank Sampedro a succédé à Danny Whitten. Au printemps 1977, il publie le chaotique American Stars’n’Bars, où brille celui de ses morceaux où il s’est le plus rapproché de Jimi Hendrix, l’extraordinaire «Like A Hurricane», qui deviendra l’un des piliers de ses concerts. Pendant l’été, il entreprend une tournée des bars de la Côte Ouest avec The Ducks, un groupe dont le bassiste est Bob Mosley de Moby Grape, puis publie Decade, un triple album souvenir qui constitue sa première anthologie, émaillée de nombreux inédits. N’obtenant toujours aucun succès avec ses propres 45 tours, Neil Young réussit pourtant dans les hit-parades en tant que compositeur via Linda Ronstadt («Love Is A Rose») et Nicolette Larson («Lotta Love»), qu’on retrouvera dans son prochain album, le très doux et suave Comes A Time (1978) qui deviendra son plus gros succès commercial depuis Harvest.

Une nouvelle métamorphose de Neil Young sera entraînée par sa passion pour la révolution du punk-rock et de la new wave à la fin des années 70 (et en particulier pour le groupe Devo). Fin 1978, il est déjà reparti en tournée avec Crazy Horse, faisant filmer lui-même ses concerts pour ce qui constituera le documentaire Rust Never Sleeps. Publié en juillet 1979, le disque qui en est tiré marque un retour en grâce et constitue la plus pertinente des réponses à l’insurrection punk qui s’en prend alors violemment aux «dinosaures» du rock hippie. Le titre manifeste «Hey Hey My My» («Rock’n’roll can never die», dit le refrain) qui, à la manière de «Tonight’s The Night», se répète dans deux versions, acoustique et électrique : il établit le lien entre Elvis Presley et Johnny Rotten des Sex Pistols ; «The Thrasher» condamne les parvenus du rock, dans une allusion claire visant ses vieux compagnons («Just dead weight to me / Better down the road without that load», «Juste un poids mort pour moi / Mieux vaut descendre la route sans cette charge») ; «Powderfinger» s’attaque aux rêveurs hippies attardés ; complété par des titres où le chanteur défend avec ardeur les Indiens, «Pocahontas» et «Ride My Llama», Rust Never Sleeps constitue un des sommets de l’oeuvre de Neil Young et de l’histoire du rock. Légitimement élu «artiste de la décennie» par le Village Voice, Neil Young se révèle au sommet de son art : il devient le favori de romanciers comme Thomas McGuane et Tom Robbins et de cinéastes comme Dennis Hopper et Paul Schrader.





Après avoir publié Live Rust (1979), brûlant résumé sur scène de son répertoire, Neil Young entre dans une période particulièrement troublée de son existence et de sa carrière. Le plutôt country Hawks And Doves (1980) et Re-ac-tor (1981), à l’orientation rhythm’n’blues — deux albums qui traduisent son inquiétude face à l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan -, passent relativement inaperçus. Les épisodes suivants déroutent même ses fans les plus irréductibles, se présentant comme une série sans queue ni tête de faux départs et de volte-face stylistiques. Après une tournée européenne à la tête d’une formation où il retrouve non seulement Nils Lofgren, mais aussi son vieux compagnon de Buffalo Springfield, Bruce Palmer, Neil Young publie le déconcertant Trans (1982), un album où sa voix est déformée par un vocoder, à la manière de Kraftwerk, s’inspirant des rythmes et sons électronico-robotiques de ce groupe. Ce disque est en réalité inspiré par ses difficultés de communication avec son second fils Sen, un handicapé mental : si l’on en connaît la clé, Trans constitue un album assez émouvant ; sinon, il apparaît à la traîne du rock électronique européen et, à ce titre, n’a guère d’intérêt.

Everybody’s Rockin’ (1983) cause un choc encore plus grand. Accompagné par les Shocking Pinks, il livre un album long de moins de vingt-cinq minutes d’un mauvais rockabilly, donnant l’impression de courir après la mode, cette fois celle des Stray Cats.

Après avoir participé au Band Aid canadien, Northern Lights, et repris la route avec Crazy Morse, Neil Young, qui vit alors avec soulagement la naissance de sa fille Amber Jean, parfaitement normale, surprend à nouveau son monde en apparaissant sur scène aux côtés des chanteurs country Jerry Jeff Walker et de Willie Nelson, chantant «Are There Anymore Real Cowboys ?») pour le premier Farm Aid. Dans la foulée, est publié Old Ways (1985), un album honorable de country accompagné d’une interview où l’ancien ennemi juré de Richard Nixon se fait à la stupéfaction générale l’avocat de Ronald Reagan. C’est alors que sa maison de disques, Geffen, lui intente un procès inédit pour un chef inattendu : non-représentativité de ses enregistrements. Autrement dit : Neil Young n’a pas enregistré les disques pour lesquels Neil Young avait signé un contrat. La procédure n’aboutira pas, et le chanteur rentrera au bercail, chez Reprise, quelques années plus tard. Entre-temps auront été publiés le stérile Landing On Water (1986), vague disque de hard rock rempli de synthétiseurs, ainsi que Life (1987), guère plus intéressant malgré la participation de Crazy Horse.

En 1987, Neil Young tient la promesse faite à David Crosby de réunir Crosby, Stills, Nash (& Young), à condition que celui-ci parvienne à surmonter son accoutumance à la cocaïne. Après la courte réunion du 1er juillet 1985 pour Live Aid, deux concerts sont donnés cette fois au bénéfice de Greenpeace, suivis d’un autre pour les Vétérans du Vietnam, après quoi le quatuor est à nouveau en studio pour la première fois dépuis 1976, parvenant enfin à enregistrer en 1988 son second album, American Dream, dix-huit ans après Déjà vu. Neil Young ne sera pourtant pas de la tournée qui s’ensuit, préférant reprendre la route avec sa nouvelle formation de jump blues, The Bluenotes, dont l’album paraît début 1988. Il voit son clip pour «This Note’s For You» d’abord rejeté par MTV avant de remporter le titre de la meilleure vidéo un an plus tard aux MTV Music Video Awards. «J’ai passé ma vie à détruire systématiquement les attentes de mes fans. C’est pour ça que je suis toujours vivant. Je n’ai cure de la nostalgie. Ça ne sert à rien de s’attacher à des choses qui ne peuvent pas durer», expliquera-t-il un peu plus tard à propos de cette décennie perdue, ajoutant : «Ce n’est que dans dix ans, quand on prendra mes quarante ans de musique en compte, que mes années 80 auront un sens pour les autres.»

Vient enfin l’année 1989, celle de la chute du mur de Berlin. Neil Young monte en première ligne avec un E.-P. d’une rare violence, Eldorado, publié exclusivement en Océanie et au Japon. «En ne publiant que ces cinq titres, seulement à 5 000 exemplaires, loin de tout centre et le plus discrètement possible, j’évitais qu’on dise : 0h, ça y est, maintenant, il fait du speed metal. Parce que pour moi, c’était en réalité un retour à la case départ, la fin d’une désincarnation.» Pour tous ses admirateurs, Freedom (1989), qui recycle trois de ces cinq titres, constitue son meilleur album depuis Rust Never Sleeps, d’une rare acuité. Neil Young établit un pont entre punk et grunge, apparaissant comme le parrain parfait de la nouvelle génération du rock américain (Nirvana, Pearl Jam, Sonic Youth, Pixies, Dinosaur Jr.) et britannique (The Jesus And Mary Chain, Teenage Fan Club, Ride, My Bloody Valentine). Alors que les chars et les manifestants s’affrontent en Roumanie, Neil Young chante seul dans les salles d’Europe, armé d’une guitare sèche, d’un porte-harmonica et d’un vieux piano droit, s’imposant comme le seul égal de Bob Dylan.

Bientôt, Neil Young est partout : il apparaît dans les albums de Tracy Chapman et Warren Zevon, participe à nouveau à Farm Aid et au second hommage à Nelson Mandela, lançant les concerts pour l’association The Bridge de sa femme Pegi qui s’occupe des enfants handicapés de la baie de San Francisco, et retrouve en plusieurs occasions Crosby, Stills & Nash. Transfiguré, il publie en 1990 Ragged Glory, un chef-d’oeuvre de rock électrique où il retrouve avec Crazy Horse le même type d’intensité que vingt ans plus tôt avec Everybody Knows This Is Nowhere, la fièvre ayant cette fois cédé la place à la fureur. Il connaît ainsi une période particulièrement faste qui voit se dérouler une série d’albums remarquables. Fin 1991, paraît le double CD Arc-Weld, enregistré lors de la phénoménale tournée «Smell The Horse» avec Crazy Horse, alors que les bombes américaines pleuvent sur Bagdad et que les Scuds irakiens visent Jérusalem. Le disque live lui-même est excellent avec sa version de «Blowin’ In The Wind» ; l’autre volet est constitué d’un appendice fascinant, avant-gardiste et bruitiste, Arc, oscillant entre Sonic Youth (qui assure la première partie de ses concerts), le Lou Reed de Metal Machine Music et les moments les plus extrêmes de Pink Floyd et du compositeur de musique électronique français Pierre Henry. Un an plus tard, Neil Young surprend à rebours avec Harvest Moon (1992), un regard tendre et affectueux sur les survivants de sa génération, ceux qui écoutaient Harvest au coin du feu en rêvant d’un monde meilleur, comme en témoigne «From Hank To Hendrix».

En 1993, un an après avoir participé aux trente ans de carrière de Bob Dylan en interprétant «All Along The Watchtower» et «Just Like Tom Thumb’s Blues» et avoir connu un tube inattendu avec la chanson du film Philadelphia, Neil Young cède à l’exercice «Unplugged» de MTV, s’entourant entre autres de Nils Lofgren, de sa soeur Astrid Young et de Nicolette Larson dont ce sera la dernière apparition d’importance. Passant en revue trente ans de carrière, de «Mr. Soul» à un splendide «Like A Hurricane» interprété à l’orgue à vapeur, il y émeut de bout en bout, égalant en qualité d’innovation et d’émotion les prestations impeccables d’Eric Clapton et de Nirvana réalisées dans les mêmes conditions. En citant un extrait fameux de «Hey Hey My My» («It’s better to burn out / Than it is to rust», soit «Mieux vaut brûler une fois pour toutes que s’user») dans le mot qu’il laisse avant de se suicider, Kurt Cobain révèle l’emprise de l’oeuvre de Neil Young sur sa génération. A l’issue d’une longue tournée mondiale où il est accompagné par Booker T. & The MG’s, Young retrouve encore Crazy Horse pour Sleeps With Angels en été 1994, un très bon album hanté par la disparition de Cobain. Suivra Mirror Ball (1995), enregistré cette fois avec Pearl Jam, dans un mariage entre vieille école et nouvelle vague où Neil Young se résume merveilleusement dans «I’m The Ocean» : «People my age don’t do the things I do» («Les gens de mon âge ne font pas ce que je fais»). Il compose ensuite la musique du film de Jim Jarmusch Dead Man, puis retrouve de nouveau Crazy Horse pour Broken Arrow, qui ne présente toujours aucun signe de faiblesse ni d’assagissement de la part de ce vieil Indien qui refuse — comme le rock — de laisser l’âge le ramollir, et la mort le rattraper : «I still live in a dream we had / Hoping it’s not over» («Je vis toujours dans ce rêve que nous avions / Espérant qu’il n’est pas terminé»). Il résumera merveilleusement son parcours en ouverture d’un troisième double live sans concession, Year 0f The Horse : «It’s all one song» («Tout ça n’est qu’une seule chanson»).





En trente ans à ce jour d’une carrière à peu près parfaitement erratique, Neil Young a pu, accidentellement, coïncider avec certaines modes. Dans le milieu des années 70, on trouvait Harvest chez tous les babas, et pendant les années 80 il a payé ce succès très cher, jusqu’à ce que la génération grunge s’aperçoive qu’il produisait aussi des disques torturés, violents, traversés d’étranges plaintes de guitare électrique ; pendant quelques années, une nouvelle fois, Neil Young a été à la mode, salué comme un précurseur. Il est étrange que rien de tout cela n’ait réussi à le faire dévier ; mais, à vrai dire, pour dévier, il faut une direction initiale, «Le but de tout style, écrit Nietzsche à la fin d’Ecce Homo, est de communiquer par des signes, y compris par le rythme de ces signes, un état psychologique, une tension des sentiments ; la multiplicité des états psychologiques étant chez moi très grande, je dispose d’un très grand nombre de styles possible.» On pourrait comparer la biographie de Neil Young (incohérent, incontrôlable, mais toujours d’une foudroyante sincérité) à celle d’un maniaco-dépressif, ou au parcours d’une perturbation atmosphérique traversant une région de vallées et de montagnes. On a vraiment l’impression qu’il saisit l’instrument de musique le plus proche et qu’il exprime — simplement, directement — les émotions qui traversent son âme. Le plus souvent, l’instrument est une guitare ; mais de grands guitaristes, il y en a d’autres. Alors que très peu d’artistes sont aussi immédiatement présents, vivants dans chacune de leurs notes, dans chaque tremblement de leur voix. «Soldier», maladroitement composée au piano sur quelques doigts, est une de ses chansons les plus mystérieuses et les plus belles. L’harmonica acquiert dans «Little Wing» une violence triste, un souffle désespéré qui traversent les âges. Et c’est dans un contexte jazz parfaitement incongru qu’apparaît «Twilight», une de ses dérives les plus poignantes.

La perfection chez Neil Young est fragile, elle naît au milieu du chaos. Aucun de ses albums n’est parfaitement réussi ; mais il n’en est aucun qui ne comporte au moins une chanson magnifique. Ses plus beaux disques sont sans doute ceux qui oscillent entre tristesse, solitude, rêve éveillé et bonheur paisible. On peut y imaginer son auditeur idéal, son double invisible. Les chansons de Neil Young sont faites pour ceux qui sont souvent malheureux, solitaires, qui frôlent les portes du désespoir et qui continuent, cependant, de croire que le bonheur est possible. Pour ceux qui ne sont pas toujours heureux en amour, mais qui sont toujours amoureux de nouveau. Qui connaissent la tentation du cynisme, sans être capables d’y céder très longtemps. Qui peuvent pleurer de rage à la mort d’un ami («Tonight’s The Night») et qui se demandent réellement si Jésus-Christ peut venir les sauver. Qui continuent, en toute bonne foi, à penser qu’on peut vivre heureux sur la Terre. Il faut être un très grand artiste pour avoir le courage d’être sentimental, pour aller jusqu’au risque de la mièvrerie. Mais cela fait tellement de bien, parfois, d’entendre un homme se plaindre humblement, d’une petite voix triste, d’avoir été abandonné par une femme : «A Man Needs A Maid», «What Did You Do To My Life», pour cette raison, ne risquent pas de passer. Cela fait tellement de bien, aussi, de se plonger dans ces véritables hymnes à l’amour, scintillants et magiques, que Neil Young a produits au cours des années en collaboration avec Jack Nitzsche : «Such A Woman», et surtout l’extraordinaire «We Never Dance».

Mais, comme Schubert, Neil Young est peut-être encore plus bouleversant lorsqu’il tente de décrire le bonheur. «Sugar Mountain», «I Am A Child» sont si pures, si naïves qu’on en a le coeur serré. Un tel bonheur n’est pas possible, pas ici, pas chez nous. Il aurait fallu pouvoir conserver son enfance. Quelle autre chanson, quelle autre création artistique tente comme «My Boy» d’exprimer ce sentiment obscur et poignant de l’homme mûr qui s’attriste de voir son fils quitter déjà les abords de l’enfance ? «Tu auras eu si peu de temps, mon fils ; nous aurons eu si peu de temps ensemble» : «I thought we had just begun» («Je croyais qu’on venait juste de commencer»). Certains textes de Neil Young évoquent l’adolescence par la violence du sentiment amoureux ; mais cela est courant dans le rock et ses chansons les plus originales et les plus belles sont sans doute celles où il a pu redevenir un enfant. Parfois, cet homme a pu voir d’étranges choses dans le ciel, dans les ondulations de l’eau à la surface d’un étang. «After The Goldrush» nous transporte directement dans un rêve ; «Here We Are In The Years», si familière et si troublante, évoque ces après-midi scintillants des romans de Clifford Simak.

Comment devient-on Neil Young ? Il le raconte dans le très autobiographique «Don’t Be Denied» : l’enfance désunie, les coups à l’école, la rencontre avec Stephen Stills, le désir d’être une star. Et, à travers tout, la volonté de tenir. Ne te laisse pas démolir par le monde : «Oh, friend of mine / Don’t be denied» («Oh, mon ami, ne te laisse pas nier»). Pour qui chante-t-il ? Pour lui, pour le monde entier ? Beaucoup ont souvent eu la sensation qu’il chantait pour eux seuls. Quand on écoute ces immenses dérives déstructurées, improbables, qui jalonnent son oeuvre («Last Trip To Tulsa», «Twilight», «Inca Queen», «Cortez The Killer»...), c’est toujours la même image qui vient à l’esprit : un homme avance, sur un chemin difficile et rocailleux. Souvent il tombe, il a les genoux en sang ; il se relève et continue à avancer. (C’est presque la même image que dans Winterreise ; sauf que chez Schubert il fait froid, le chemin est couvert de neige et l’homme ressent la tentation terrible de se lover dans la douceur de la mort et de la neige.) La guitare électrique traverse des paysages étranges, effrayants ou sublimes ; parfois tout se calme et le monde bat au rythme d’un balancement chaud ; parfois la violence et la terreur envahissent le monde. La voix continue, obstinée et fragile. La voix nous guide. Elle vient de loin, de très loin dans l’âme ; elle ne renoncera pas. Ce n’est pas une voix très virile ; elle tient un peu de la femme, du vieillard ou de l’enfant. C’est la voix d’un être humain, qui a en outre une chose naïve et importante à nous dire : le monde peut être comme il est, c’est son affaire ; ce n’est aucunement pour nous une raison de renoncer à le rendre meilleur. Tel est le simple message de «Lotta Love» : «It’s gonna take a lotta love / To change the way things are» («Il va falloir un tas d’amour / Pour changer l’état des choses»). Tel est celui de : «Heart of gold / And I’m getting old.» Neil Young a souvent accompagné ses auditeurs dans les souffrances et dans les doutes : lui et eux savent que le temps ne prévaudra plus contre eux.


Yves Bigot & Michel Houellebecq






     

     


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